Le crayon qui soigne

Au démarrage, nous considérions qu’il fallait écrire pour être écouté. D’ailleurs, c’était le titre d’un livre « j’écris pour que tu m’écoutes » 1   . Nos premiers écrits engageaient nos activités de témoignage face à des soignants en formation. Il était donc bien question d’écoute.

Les vertus thérapeutiques de l’écriture sont connues. Alors, nous nous sommes engagés dans la brèche pour aller du mieux que nous pouvons. Certains d’entre nous ayant la plume moins agile que d’autres, nous nous organisons pour les aider en ouvrant un espace d’écriture individuelle et collective portant sur les thèmes suivants :

  1. Pratiquer le journal intime en écriture automatique ou via des questions support: celles et ceux qui pratiquent cette écriture quotidienne ont posé bien des fardeaux ;
  2. Ecrire sa maladie et ce que l’on en vit « de l’intérieur » : est une manière de passer en introspection. Qui plus est, cela permettra de communiquer avec les soignants et c’est un bon moyen de se mettre en recherche et à l’écoute de son corps ;
  3. Ecrire le portage de son projet de santé : là, il s’agit de témoigner de la force de nos ressources personnelles pour nous engager sur un chemin de rétablissement. Il est important d’être notre propre moteur pour construire une saine alliance thérapeutique avec les soignants ;
  4. Ecrire les relations entre patients et les vertus des associations de patients : dans une association de patients, on parle de soutien dispensé par des pair. Ceux qui ont un temps d’avance sur le chemin. Nous sommes forts de nos savoirs expérientiels et avons appris à vivre avec nos maladies respectives et nous nous entrainons les uns les autres ;
  5. Ecrire les relations soignants / soignés et la quête d’une alliance thérapeutique : nous savons que les jeunes médecins sont formés pour quitter la posture paternaliste qui celle des médecins. Patients et soignants sont à égalité d’humanité, seuls diffèrent les statuts. Alors, il y a de belles relations à construire autour de la santé retrouvée ;
  6. Préparer des consultations / écrire à son médecin : la gestion du temps du soignant n’a rien à voir avec celle du patient. Alors, toute préparation a sa pertinence ;
  7. Ecrire son « mode d’emploi » personnel : que doit faire ou ne pas faire votre entourage quand vous allez mal ? Comment aider nous proches à comprendre les émotions qui nous traversent pour adapter leur comportement de la manière la plus positive possible pour eux et pour nous ?
  8. Renseigner « mon espace santé » : outil de dialogue avec le soignant, cet espace peut être alimenté par nos soins. Autant ne pas se priver de cet usage.

Et on écrira aussi pour participer aux bibliothèques vivantes et pour alimenter la borne à histoires de l’hôpital George Sand car il existe des espaces dédiés aux patients pour y poser des récits réels ou des récits de fiction…

Allons un peu plus loin pour comprendre ce en quoi l’écriture constitue une parfaite thérapeutique :

L’exercice du témoignage est un des éléments clef car il oblige à plonger en soi et s’il est présenté à autrui, ses vertus se démultiplient :

  • Il aide au rétablissement mais il va plus loin : c’est un acte de courage et de résilience où les patients se disent entre patients mais aussi devant des soignants en formation ou tout autre public. Nous avons besoin de communiquer sur le fait que nous avons des ressources et des potentiels.
  • Il met en valeur cet aspect « du patient au cœur du dispositif de soin », concept enseigné dans les écoles mais timidement mis en œuvre. Alors, via le partage, les patients deviennent acteurs du changement. Ils montrent et exposent ce en quoi ils ne sont pas réduit au statut de « sujet-objet ». Ils sont aussi auteurs de leurs soins. Et du coup, conformément à nos objectifs, ils entrent au cœur d’une prévention tertiaire qui vise la non rechute. Puisque les messages de prévention générale (ou prévention primaire) passent mal, le témoignage peut raccrocher d’autres patients vers des pratiques plus salutaires en matière de santé. En effet, les récits des uns donnent de la force aux autres : « je ne suis pas seul » ; « si elle a réussi, je dois pouvoir y arriver aussi » … Les auditeurs puisent de l’assurance dans le récit des autres, lesquels autres ont généré une assurance pour eux-mêmes et en cela, ils ont créé du soin non médicamenteux.
  • Il permet de verbaliser son expérience et cela joue un rôle dans le processus de rétablissement. Les émotions se libèrent dans un mode qui quitte l’ex-pression (mettre la pression hors de soi) au profit de la communication (adresser un message à autrui). Nos messages ont besoin d’être diffusés dans un cadre bienveillant parce que nos blessures ont aussi besoin d’indulgence…
  • Il fédère : les patients indiquent aussi que l’exercice fonctionne comme une arme contre l’isolement : nous sommes nombreux à nous être séparés de personnes toxiques par exemple, nombreux à avoir suivi des thérapies, à vivre des périodes en dents de scie… Nous sommes identiques, quelle que soit notre pathologie, mais nous ne le savons que si nous nous le disons. Nous faisons le pari que plus les patients et les soignants sont informés de la manière dont on peut construire notre projet de santé seul et bien accompagné, plus nous sommes inspirants. Nos témoignages veulent avoir un impact collectif.

Devant public ou non, nous écrivons d’abord et avant tout pour nous. Nous verrons ultérieurement ce que nous ferons de cette richesse. Il s’agit de se dire par ce media si particulier. En effet, cet exercice libère les émotions, diminue le stress, aide à se comprendre et donne du sens à notre vécu. Il permet de dire sans être interrompu et il semblerait que l’impact de la pratique aille jusqu’à l’amélioration du fonctionnement du système immunitaire et une baisse des symptômes dépressifs… Ce n’est pas magique, c’est juste que l’écriture :

  • Mobilise tellement notre esprit que cela permet de nous connecter à nos besoins, à nos ressentis et à notre histoire pour nous livrer à une réelle introspection,
  • Facilite une discussion intime et interne,
  • Facilite le souvenir,
  • Met à distance la réalité et allège d’un poids (distance émotionnelle),
  • Donne du sens à ce que nous vivons,
  • Trace une mémoire,
  • Favorise la connexion entre personnes écrivant pour faire communauté,

On écrit pour mille motifs et sur mille sujets de notre vie :

  • Sur nos émotions… pour faire une soupape de sécurité
  • Pour répondre à un besoin : dire à quel point la perte d’un proche est difficile à vivre par exemple
  • Pour expulser le « mauvais » en nous qui pourrait nuire à des relations
  • Pour laisser un message en espérant qu’il sera lu (exemple d’un écrit stratégiquement laissé sur la table de la cuisine…)
  • Pour faire sortir ce qui est difficile ou impossible à dire à d’autres
  • Pour parler à un proche décédé
  • Pour faire un historique de ses symptômes, maladies, traitements médicaux. Une sorte d’histoire médicale…
  • Pour organiser sa vie : le journal est un agenda de ce que l’on faire et de ce que l’on a fait. Il organise le temps et stabilise la mémoire ;
  • Pour essayer de comprendre ce qui nous arrive. De notre propre initiative ou sous l’impulsion d’un psychologue, on pose nos crises d’angoisses et / ou on trace notre histoire. Du coup, nous sommes dissociés de la maladie : nous sommes « juste une personne malade » et la maladie n’est pas nous. Nous connaissons notre vulnérabilité et en faisons une force

L’écriture a aussi une fonction miroir : je réfléchis et me réfléchis dans mon texte qui me renvoie une image personnelle. J’agis sur ce qui m’est accessible et en ce sens, je pratique les auto soins. Là où je sens que je ne peux plus avancer, je cherche le professionnel qui pourra m’aider.

Retenons de cela que « le crayon ne sens rien », c’est pour cela qu’il devient « le crayon qui soigne » ! Alors, haut les cœurs et grattons le papier !

1 J’ECRIS POUR QUE TU M’ECOUTES – De Dubreuil Bourguet, MagaliDubreuil Bourgu Edititon – août 2024 – ISBN-13 : 9782957288373